La lumière : nouvel indicateur d’inégalités territoriales ?

Entre les opérations d’extinctions généralisées de l’éclairage public et la scénarisation lumière des plus prestigieuses architectures, l’accès à la lumière n’est pas le même selon les territoires surtout lorsqu’elle devient victime de la course aux économies à tout prix. L’éclairage met-il en lumière les inégalités territoriales ?

 

Contexte

L’une des tendances fortes actuelles de l’éclairage public est bel et bien son extinction nocturne. Bien que restant un moyen d’action non recommandé par les experts et les acteurs de l’éclairage pour des raisons de sécurité, de confort et de dynamisme territorial, cette pratique se développe désormais à grande échelle dans l’hexagone.

En parallèle à cela l’éclairage des villes se modernise. La « LEDification » du territoire étant déjà bien amorcée, de nombreux éclairages restent encore obsolètes. Quant à elles, les collectivités qui comprennent le pouvoir bénéfique de la lumière au service du dynamisme territorial investissent dans ce médium sensible pour scénariser leur architecture et territoire.

Goudet Luminaire d’éclairage public obsolète toujours en service hérité des années 1950-1960. Ce type de matériel est toujours implanté dans certaines communes.

 

Chartres en Lumières 2015 - Pont des Minimes Important levier de l’économie touristique, la lumière scénarise la Ville de Chartres une demi-année tous les ans durant le festival « Chartres en Lumières. » 

 

Les précédentes décennies sont révolues. Des villes aux campagnes, l’éclairage public et urbain ne participe plus simplement à l’uniformisation du territoire par sa teinte et son intensité mais tient compte de leurs spécificités. On peut d’ailleurs s’en féliciter : à chaque usage sa lumière. Cependant la course aux économies remet en cause ce principe.

Sète, Pont du Tivoli de nuitÀ Sète, la récente rénovation complète de l’éclairage public (marché de type PPP) a permis à la Ville de déployer un éclairage blanc qualitatif sur la voirie ainsi que la mise en valeur de ses ouvrages et architectures emblématiques à l’aide de la couleur. Une nouvelle identité nocturne est ainsi créée.

 

Couper l’éclairage pour économiser

L’éclairage public représente un coût pour les communes. Il n’est cependant pas forcément leur principale source de dépense. Les fuites journalières sur les réseaux d’eau potable représentent par exemple des pertes que l’on ignore bien souvent ou que l’on préfère laisser cachées. En France, un quart de l’eau potable est perdue alors qu’elle est payée par les usagers du service. [1]

La lumière est un élément utilitaire perceptible qu’il est facile de maîtriser, de contrôler et donc d’éteindre. La couper est devenu un symbole : conserver l’énergie pour une obscurité retrouvée et par voie de conséquence des euros économisés.

Les pratiques d’extinction de l’éclairage public sont justifiées par des contraintes économiques. Peu coûteuse et facile à mettre en place, l’extinction permet d’annoncer des économies immédiates réalisées sur la consommation d’énergie.

Goudet

 Village pratiquant l’extinction de son éclairage public au coeur de la nuit.

 

Des communes justifient ces coupures nocturnes comme un levier économique qui leur permet de financer les opérations de rénovation de voirie et d’éclairage public. D’autres préfèrent mettre à profit les économies générées dans leur budget de fonctionnement suite aux baisses successives des dotations de l’État aux collectivités locales.

L’argument environnemental n’étant bien souvent qu’une justification politique en vue d’augmenter l’acceptabilité de la mesure.

Des richesses en centre-ville

Les centres-villes concentrent les richesses des communes. Ils bénéficient de traitements lumières différents et plus qualitatifs.

Sète, Canal RoyalNouvel éclairage urbain de la Ville de Sète.

 

Certaines communes pratiquent l’extinction de leurs zones périphériques tout en maintenant l’éclairage dans leur centre. Pourtant l’ensemble des habitants du territoire payeront via l’impôt le service d’éclairage communales alors qu’ils n’en bénéficieront plus intégralement. La distinction de richesses entre les centres-villes et les banlieues est cette fois-ci clairement marquée visuellement.

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(source : AFE)

 

L’accès à l’éclairage pourrait ne plus être un acquis

Comme nous venons de la voir, les communes limitrophes aux grandes villes commencent à éteindre leur éclairage au cœur de la nuit de la même façon que les villages reculés qui ont initiés cette pratique. La fréquentation de l’espace public y est toutefois différente. C’est par exemple le cas pour La ville de Givors dans le Grand Lyon.

 

Les problèmes naissent par voie de conséquence lorsque les conflits d’usages se créent. L’extinction n’y est pas désirée mais subie. Il ne faut pas perdre de vue que l’espace urbain n’est pas conçu pour l’obscurité. Les normes actuelles en matière d’aménagement sont faites en fonction d’un environnement éclairé (signalisation, réflexion des matériaux etc.). En ville seuls les déplacements motorisés peuvent circuler en sécurité sans éclairage public. Ce ne sera pas le cas des piétons et des cyclistes. Éteindre signifie donc interrompre ces déplacements.

Pourtant, lorsque la décision d’extinction est prise par les élus, il est très rare que des études de déplacements approfondies et une consultation publique digne de ce nom soient réalisées en amont.

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(source : AFE)

 

Les usagers non véhiculés et circulant dans l’obscurité voient difficilement et sont peu visibles par les autres. (Crédit image : Stock Video)

 

Faire le noir n’est donc pas un vilain défaut à condition qu’il ne pénalise pas l’économie nocturne ni le déplacement des travailleurs en horaires décalés. Si tel est le cas il sera vécu comme un couvre-feu.

Les opérations d’extinction mettent ainsi en lumière des territoires pour lesquels éclairer devient un luxe.

Un manque de solutions

 

Les solutions de gestion, de détection et de contrôle adaptées aux usages réels de l’espace public existent mais représentent un coût initial supérieur. Pourtant lorsque l’on raisonne en termes d’investissement ces solutions permettent de réaliser davantage d’économies comparées aux pratiques d’extinction. L’éclairage LED qualitatif et piloté est moins énergivore lorsqu’il fonctionne, il support une bien plus grande fréquence d’allumage-extinction que les lampes à décharge conventionnelles et permet de réduire les opérations de maintenance.

Toutefois, outre leur coût à l’achat, les solutions actuelles d’éclairage intelligent demeurent inadaptées aux opérations de rénovation de l’éclairage public pour lesquelles on souhaite conserver les réseaux et supports physiques. Enfin les grands fabricants proposent aujourd’hui des solutions qui sont généralement surdimensionnées en termes d’usages pour les collectivités qui souhaitent des solutions simples, économiques, autonomes, et non basées sur une technologie propriétaire.

Le luminaire plug-and-play (prêt à poser et fonctionner), accessible à l’environnement rural et aux villes périurbaines, qui permette une gradation intelligente et en réseau, avec détection du passage des véhicules, vélos et piétons, qui puisse être installé en rénovation sur les circuits et supports existants n’existe toujours pas.

Par le manque de solutions concrètes adaptées à ces environnements, les fabricants ne sont-ils finalement pas en partis responsables de l’essor de l’extinction de l’éclairage public ?

 

Pour pratiquer l’extinction de l’éclairage public il suffit simplement que les réseaux soient équipés d’horloges astronomiques.

 

Accéder à la lumière

L’accès à la lumière ne doit pas être pénalisé par les différences de richesses. Il doit l’être en fonction des usages réels dans le but d’éclairer où il faut, quand il faut, tout en préservant l’environnement nocturne. La lumière juste est :

  • Allumée dans les lieux où l’on vit,
  • Allumée sur les espaces de transition et de circulation quand on y circule,
  • Éteinte ou en veille là où l’on dort.

 

Extinction de l’éclairage public dans le centre-ville d’une commune auvergnate de 3000 habitants.

 

Sans cette approche, la lumière deviendra-t-elle demain réservée aux territoires qui disposent de certains moyens financiers ?

 

 

[1] « Remplacement des canalisations d’eau : une facture de plusieurs milliards », Actu Environnement.com, Laurent Radisson, 20/03/14

3 commentaires

  1. Je ne partage pas l’opposition que vous faites entre extinction de l’éclairage public et gestion moderne de la mise en lumière de nos communes
    Tout comme l’ADEME qui promeut la notion d’éclairer juste (avec préconisation d’extinction en milieu de nuit dans les communes de moins de 2000 habitants), je pense que les communes peuvent adopter des politiques vertueuses et modernes de leur éclairage public en adoptant une gestion différenciée des espaces à l’instar de la gestion des espaces verts
    Nul besoin de tomber dans le misérabilisme ou le clivage territorial pour freiner une pleine réappropriation de TOUS les enjeux par les élus et la population
    Loin d’être subie, l’extinction de l’éclairage en milieu de nuit adapté aux besoins réels est acceptée voire réclamée par la population
    Être retrouvée le charme d’une nuit étoilée peut être une Jolie mise en valeur d’un territoire
    Au plaisir d’en discuter
    Je peux vous mettre en relation avec Thomas VIDAL que vous citez

    • Bonjour et merci pour votre commentaire.
      Le but de l’article vise également à susciter des réactions.

      L’article ne stipule pas que l’absence de lumière pour une obscurité retrouvée au cœur de la nuit soit pénalisante pour les communes situées en milieu rural ou celles ne bénéficiant pas de vie et de circulation nocturne (circulations douces notamment).

      Pour les autres, et notamment les communes intégrées dans les aires urbaines des villes moyennes ou grandes agglomérations qui commencent à pratiquer l’extinction, les usages y sont différents. La mesure pourra être perçue comme étant plus radicale car davantage pénalisante si les seuls critères économiques entrent en compte dans la prise de décision.

  2. Ping :Extinction de l’éclairage public : comment signaler et communiquer ? – Eclairage Public – Éclairage urbain – Conception lumière > EclairagePublic.eu

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