Histoire d’un tunnel lyonnais pas comme les autres

Le 5 décembre 2013 était mis en service un long tunnel pas comme les autres. Un tunnel urbain dans lequel on ne circule pas en automobile mais à pied, à vélo ou en bus. Cet impressionnant ouvrage d’art a fait naître de nouvelles problématiques auxquelles la lumière a su ou a tenté répondre. Récit d’une première mondiale.

 

Un tube « modes doux. »

Initialement souhaité pour simple vocation sécuritaire – devenir la galerie de sécurité de son frère tunnel routier parallèle, – il s’est vu confié une nouvelle fonction majeure qui en fera sa renommée : établir un lien souterrain dédié aux déplacements entre deux pans de colline, d’où sa désignation en tant que « tube modes doux. » Ce tunnel traverse la colline de la Croix-Rousse de part en part. Il permet aux modes doux de traverser rapidement et en toute sécurité ce relief en son antre. Auparavant, seuls les bus et automobiles en avaient le privilège grâce au tunnel routier historique inauguré en 1952.

 

« Le tube mode doux, trait d’union lumineux entre la Saône et le Rhône, est ponctué
d’œuvres d’artistes projetées sur les murs. Une scénographie lumineuse a été imaginée
par l’agence Skertzò. Elle se divise en douze segments de 150 m où les images se
succèdent en fresques lumineuses, anamorphoses fixes ou animées, ruban et nuages
d’images, accompagnant l’usager d’une entrée à l’autre. Un affichage indique les
distances parcourues et à parcourir. »

(D’après le document « Le tube modes doux du tunnel de la Croix-Rousse » – GrandLyon)

 

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Représentations du tunnel en vues éclatées. Temps de parcours annoncés (crédit image : GrandLyon)
En savoir plus : site internet de la ville de Lyon – site internet du Grand Lyon – dépliant explicatif

Milieu anxiogène ?

La volonté d’ouvrir un tunnel aussi long (plus de 1 700m) à la circulation piétonne et cycliste est une première mondiale. Il n’a donc pas été possible pour les concepteurs et décideurs de se baser sur des retours d’expériences concrets. Il a fallu prendre des risques, en d’autres termes innover.

Un long tunnel réservé aux déplacements doux a des exigences propres en terme d’usages qui font naître de nouvelles problématiques intimement liées à la perception de l’usager face à cet environnement souterrain fermé. Comment gommer le sentiment de claustrophobie et l’effet anxiogène que puisse provoquer un enfermement sur une aussi longue distance ? Comment inviter ces catégories d’usagers à l’emprunter sans crainte ? Autant de questions que la lumière à pu solutionner.

Un « voyage de lumière. »

La mise en place d’un simple éclairage fonctionnel – aussi performant et agréable soit-il* – n’aurait su résoudre ces problématiques. Est ensuite venue l’idée de la mise en place d’une « promenade lumière » pérenne destinée à faire de cette traversée un véritable « voyage de lumière. »

 

« Ça sera la fête des lumières tous les jours »

Gérard Colomb.

 

C’est Hélène Richard et son équipe du groupe Skertzò [1] qui ont assuré la maîtrise d’oeuvre. Skertzò a publié une série de vidéos-reportages intéressantes et explicites sur le projet. Les voici :

L’animation lumière est le « mélange complexe d’images de synthèse, d’archives et de prises de vue réelles : en ralentissant la perspective, le parcours semble moins long et la sortie plus proche. » [1] 

 

« On travaille sur des images déformées, sur de l’anamorphose, sur le point de vue. Le jeu optique de l’anamorphose consiste à solliciter l’œil du passant. En fonction du point où vous vous situez, vous allez pouvoir reconstituer une figure ou bien avoir quelque chose de complètement abstrait. »

Hélène Richard expliquant son travail sur le tunnel.

 

« C’est ce principe de l’anamorphose qui donne au promeneur l’illusion d’être confronté à une vaste fresque lorsqu’il fait en réalité face à l’écrasante perspective en fuite du tunnel. En brouillant cette perspective l’illusion désamorce l’angoisse qu’elle pourrait susciter. » [2]

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Document de présentation du concept lumière. (Source : Magazine « Tunnel Croix-Rousse, d’une rive à l’autre » – N°13, Décembre 2013 – GrandLyon)

 

Son et lumière

Pour que l’effet soit maximal, un design sonore est associé aux projections vidéos tout au long du tunnel.

« Dans l’expérience étrangement zen que constitue cette ballade souterraine, le design sonore n’est pas à négliger : l’ambiance musicale apaisante est l’œuvre de Louis Dandrel, directeur du studio d’architecture Diasonic et responsable de l’unité de design sonore de l’Ircam. Un artiste à qui l’on doit récemment la conception du Métaphone à Oignie, une salle de concert dont la particularité est d’être elle-même un instrument de musique, mais aussi, dans un autre registre, le jingle ultra-connu de la SNCF. » [2]

Lumière fonctionnelle

Bien évidemment, un éclairage fonctionnel est présent. Celui-ci ne s’éclaire que lorsque l’animation lumière d’ambiance ne fonctionne pas, c’est à dire de 5h à 00h30 et lorsqu’un incident survient. Pour qu’elles soient réussies, les projections vidéos nécessitent un environnement sombre, d’où l’extinction de l’éclairage général. L’obscurité ambiante permet également de créer une atmosphère propice à la féérie. L’éclairage fonctionnel est intégralement gradé point par point ce qui permet de créer des animations lumineuses sur toute la longueur du tube (effet chenillard…) afin d’inviter l’usager à se diriger vers les sorties par exemple. Le système permet de créer différents paliers d’éclairages de façon à ce que l’immersion de l’usager dans le tunnel se fasse de façon progressive.

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Éclairage fonctionnel en service avec projections vidéos éteintes. (Crédit image : www.alfredsmoodandmetalmusic.com)

Verdict ?

« La traversée est devenue une attraction en soi ; on vient découvrir la douzaine de trajets différents conçus pour se renouveler toutes les heures en week-end et toutes les deux heures en semaine afin ne pas lasser les visiteurs. On traverse ainsi une forêt vierge, on défile sur les fleuves de la ville, on suit les routes de la soie entre Lyon et la Chine, on admire la parade d’un cirque ambulant, on revit les premières projections du cinématographe des frères Lumière, etc. En tout douze segments de 150 mètres chacun axés autour d’une des douze thématiques sont diffusés le long du parcours. » [2]

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OLYMPUS DIGITAL CAMERAL’installation vidéo en situation de fonctionnement peu après son innauguration en décembre 2013. Tunnel « mode doux » de la Croix-Rousse, Lyon (69).

 

Le résultat est là. Les effets sont véritablement impressionnants. Une fois immergé dans cette atmosphère lumineuse, on se surprend à oublier que l’on circule dans les entrailles de la Croix-Rousse au sein d’un long tunnel situé en parallèle d’un second apparenté à une autoroute urbaine. Seuls quelques éléments sécuritaires indispensables y font écho : le jalonnage lumineux, un discret panneau de signalisation indiquant l’issue de secours la plus proche, la lumière bleutée encadrant les imposantes portes des galeries de liaison avec l’ancien tunnel… Mis à part cela, la magie opère, et même, avouons-le, on s’y sentirait presque bien. Le tunnel a trouvé une âme.

Reportage de TLM (Télé Lyon Métropole) du 06.12.13 sur l’ouverture du tunnel aux usagers.

Aperçu du tunnel en vidéo.

Ombres au tableau ?

Un peu plus de dix mois après sa mise en service, l’aménagement révèle quelques failles qui semblent quelque peu entâcher l’engouement initial…

► Lire la suite dans le second article !

 

EN CHIFFRES

Le tunnel « modes doux » :
  • Longueur : 1 763 m.
  • Le plus long tunnel modes doux d’Europe.
  • Largeur totale : 10 m.
  • Hauteur de voûte : 7 m.
  • Mise en service : le 5 décembre 2013.
  • 4000 usagers/jour [3]
Installation lumière d’ambiance :
  • Maîtrise d’oeuvre : Skertzö.
  • Deux ans de travail de conception.
  • 80 infographistes mobilisés.
  • 72 vidéo-projecteurs installés sur la « poutre lumineuse » (rail technique suspendu).
  • 26 média-serveurs vidéo.
  • Média-serveur : Modulo-Pi, Modulo Players 3 sorties.
Éclairage fonctionnel :
  • Luminaires linéaires encastrés dans la « poutre lumineuse » (rail technique suspendu).
  • Lampes tubes fluorescents dimmés.
  • Protocole de communication : DALI.
  • Luminaires : Trato Lighting.
Coût :
  • 282 millions d’euros pour les deux tunnels (coût total).
  • tube « mode doux » : 50 millions d’euros.
  • Surcoût pour l’aménagement de la galerie de sécurité permettant la circulation régulière des bus et modes doux : 9% du coût total.
  • Dispositif d’animation visuelle et lumineuse (conception comprise) : 4,5 millions d’euros. [2]
+
  • électricité 100% renouvelable fournie par la Compagnie Nationale du Rhône (CNR).
Aller plus loin…

 * En terme d’IRC (Indice de Rendu des Couleurs), d’éblouissement, et d’uniformité.
[1] Le groupe Skertzò est « né il y a 25 ans de la rencontre entre Hélène Richard, assistante de metteur en scène et Jean-Michel Quesne, scénographe de théâtre, le studio s’est spécialisé dans l’animation lumineuse, la projection, « ce vieil art très français ». » [2]
[2] D’après « Lyon underground » – documentation internet <lien : http://www.pointsdactu.org/article.php3?id_article=960> – 02/06/2010
[3] Moyenne. Chiffres premier semestre 2014.

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