Lyon, un tunnel « mode doux » accidentogène ?

À Lyon, dès sa mise en service le 5 décembre 2013, le tube « mode doux » du tunnel de la Croix-Rousse a su séduire le public. L’originalité de l’ouvrage et de son installation lumière n’a laissé personne indifférent. En dépit de cet engouement initial, les 5 premiers mois après son ouverture 8 accidents dont un grave ont été recensés (des poignets cassés et une personne devenue paraplégique). Plus de six mois après son ouverture, bilan est mitigé. Le tunnel est même aujourd’hui considéré comme dangereux par certaines associations qui représentent les usagers cyclistes.

Il semblerait que certains défauts d’aménagement soient à l’origine de ces accidents. Si certains usagers réguliers remettent en cause l’absence d’éclairage, d’autres pointent du doigt sur la qualité du revêtement du sol et le manque de signalisation.  Qu’en est-il  réellement ? La qualité de la conception de l’espace n’aurait-elle pas suivi celle de l’aménagement lumière ?

 

Natures des accidents survenus

  • Collisions entre vélos.
  • Collisions entre vélos et piétons.
  • Chutes de cyclistes causées par la géométrie du sol.

Causes

L’origine des incidents et accidents est diverse. Elle est essentiellement due à un problème de cohabitation des cyclistes avec les piétons. Pendant que certains observent, d’autres circulent vite.

Tout d’abord, il faut savoir qu’un ressaut d’environ 2 centimètre est situé sur le tracé de la séparation de la bande piétonne avec la cyclable. Celui-ci paraît anodin mais est à l’origine de chûtes de cyclistes ou piétons. En théorie, les vélos ne sont pas sensé la franchir or dans les faits, la présence de piétons sur leur voie les contraints parfois à se déporter, au risque de chuter. L’emploi d’une bande podo-tactile et/ou ressaut biseauté aurait été préférable.

De plus, la largeur de la voie piétonne est relativement faible (2 mètres de large). Seuls trois piétons peuvent s’y croiser en étant côte à côte. Ils sont ainsi rapidement tentés d’empiéter sur la piste cyclable. Cette dernière dont la largeur est de 3 mètres (conformément à la recommandation officielle) [1] ne permet le croisement que de deux vélos en toute sécurité. Á l’origine, elle n’était pas équipée de marquage au sol hors-mis les pictogrammes blancs réglementaires « vélo. »

La présence de piétons ou de vélos arrêtés sur la bande cyclable pose problème puisqu’ils créent des obstacles pour les usagers en mouvement qui doivent donc se déporter au risque d’en percuter d’autres ou de chuter à cause du fameux ressaut.

1 763 m de long et pas d’aires refuges pour l’observation. Équipé d’une animation lumière dynamique et attractive qui rassure et éveille la curiosité, elle invite à la contemplation et détourne l’attention des usagers (lire l’article présentant l’aménagement lumière). Pourtant, le tube ne possède pas d’aires de repos de type refuges offrant des points de vues sécurisés. La bande piétonne ne permet que le croisement de 2 à 3 personnes côtes-à-côtes. Concernant les vélos, 2 seulement peuvent se croiser en toute sécurité. Au final pas de place à l’observation. Paradoxe ?

Pourtant, la grande majorité des espaces publics extérieurs présentent néanmoins des obstacles de ce type. Par conséquent, ces derniers ne semblent pas les uniques responsables des incidents.

Vidéos de la traversée du tunnel en vélo.

 

L’éclairage pointé du doigt

L’installation d’éclairage fonctionnelle est bien souvent montrée du doigt. Quant à lui, l’éclairage d’ambiance rempli sa fonction et n’est pas remise en cause. Sans lui les usagers n’emprunteraient pas le tube. Nous ne reviendrons d’ailleurs pas là-dessus. Comme expliqué dans l’article présentant l’aménagement lumière, l’éclairage général du tunnel est éteint lorsque les projections vidéos fonctionnent. De ce fait, le niveau d’éclairement est quasiment nul sur les chaussées (bus, piétons, vélos). Si les piétons ne semblent pas perturbés par cette obscurité ambiante (bien au contraire même), les cyclistes ont relevés ce manque d’éclairage dès les premiers mois. Celui-ci ne leur permet pas d’identifier le danger suffisamment en amont pour l’anticiper à temps.

Pourquoi l’éclairage général est-il éteint ?

Pour que le rendu visuel soit intéressant, les vidéos doivent être projetés dans un environnement sombre, d’où l’absence ou quasi absence d’éclairage général en même temps. Par ailleurs, l’éclairage depuis la poutre crée une ligne visuelle qui recrée un point de fuite dans le tube ce qui donne l’impression que sa longueur est interminable. Le principe des projections vidéos était justement de supprimer cette illusion de tunnel sans fin.

Comme les photos le montrent, seul un balisage lumineux est présent au niveau du sol sur l’ensemble du tracé (il est aligné sur le jalonnage réglementaire). Il permet de séparer visuellement les flux mais n’a pas vocation à renforcer le niveau d’éclairage au sol.

Éclairage portatif ?

Suite aux premiers accrochages, la faute a été reportée sur les cyclistes. Les usagers piétons et le GrandLyon les accusant de ne pas tous êtres munis d’équipements lumineux.

D’après le Code de la Route, de nuit et en environnement sombre de type tunnel un cycliste doit être équipé d’un éclairage rouge à l’arrière et blanc ou jaune à l’avant. En admettant que tous les cyclistes qui empruntent le tube en soient équipés, il faut savoir qu’ils ne leur permettent pas de voir efficacement mais plutôt d’être vu. Un vélo équipé en condition urbaine ne possède pas un phare avant suffisamment puissant pour voir au loin dans l’obscurité. Si cela joue sur la réduction des collisions entre cyclistes, celles qui impliquent les piétons non, car eux ne sont pas signalés. De plus, les piétons ne tiennent pas toujours compte de la sonnette des vélos.

Zéro contraste

Le problème est d’autant plus accentué par le revêtement en enrobé sombre de la piste cyclable. Apprécié pour son coût, il n’offre pas un contraste satisfaisant avec les obstacles eux aussi généralement sobres (un piéton par exemple). Pourtant l’emploi d’enrobé sombre n’est pas recommandé dans les tunnels (cf. document du CETU ci-dessous). Les voies dont le revêtement est sombre nécessitent un éclairage renforcé destiné à permettre l’identification des obstacles. Un obstacle sera davantage perceptible sur revêtement clair puisque le contraste de couleurs se fait naturellement même par faible éclairage. Quant à la dissociation visuelle des bandes piétonnes et cyclables, elle aurait pu être créée, non pas par une juxtaposition d’un revêtement sombre avec clair, mais par deux revêtements clairs ou semi-clairs teintés et texturés différemment.

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Document explicatif des types de contrastes créés par l’éclairage dans les tunnels. (Source : documentation Comatelec-Schreder)

 

Réglementation

Il n’existe pas de normes et réglementations qui encadrent l’éclairage des axes de circulations douces dans les longs et très longs tunnels (> 750 m). Il existe seulement une norme européenne, la norme NF EN 16276, qui réglemente l’éclairage des itinéraires d’évacuation destinés à faciliter l’évacuation en toute sécurité des usagers lors de situations graves telles qu’un incendie. Elle s’applique pour les tunnels ayant une longueur supérieure à 500 mètres et dont le TMJA (trafic moyen journalier annuel) est supérieur à 500 véhicules. L’éclairage d’évacuation fonctionne de façon indépendante à l’éclairage général, il prend seulement le dessus lors des situations d’urgence. Pour ce qui relève de l’éclairage général, les normes et réglementations en vigueur portent seulement sur les tunnels routiers. Ce tunnel dédié aux modes doux étant une première Européenne, aucune norme ou réglementation n’apporte d’éléments précis qui encadrent l’éclairage. C’est pourquoi les décideurs n’ont pas étés tenus de se conformer à des principes établis et ainsi envisager son extinction.

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Extraits des recommandations du CETU (Centre d’Étude des Tunnels) liées à l’éclairage des tunnels. Il s’agit des seuls éléments mentionnés en matière de tunnels urbains ouverts aux piétons et cyclistes. (CETU – « dossier pilote des tunnels » – Novembre 2000)

 

D’autres solutions auraient pu être envisagées

La solution aurait donc été de penser l’installation d’éclairage différemment en créant un éclairage justement dosé dirigé au sol (cf. principe 1 schéma ci-dessous) afin de rehausser les niveaux d’éclairements sur les chaussées vélos et piétons pour apporter un contraste perceptible entre les obstacles (piétons et vélos) et le fond (sol et parois).

Une autre solution (cf. principe 2 schéma ci-dessous) aurait été d’installer l’éclairage à hauteur des usagers de façon à créer une nappe de lumière basse au niveau du sol et de l’amorce des murs.

En ce qui concerne la voie de bus, son maintient dans le noir n’est pas gênant puisqu’elle est isolée des circulations piétonnes et cyclables par un muret infranchissable.

 

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Principes d’éclairage des chaussées qui auraient pu être mis en place lors du fonctionnement des projections vidéos. Le principe 2 est celui qui semble le plus adapté aux usages du tunnel en accord avec les contraintes liées à la projection vidéo. Le fait que cette solution ne s’intègre pas dans la poutre (présence d’un ou deux chemin de câble en plus) rend cette solution plus coûteuse à l’achat.

 

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Le tunnel sous le pôle multi-modal de Perrache (Lyon) est parfois cité par les associations d’usagers comme un exemple. S’il est purement fonctionnel sans aménagement d’ambiance (éclairage efficace au sodium haute pression et fluorescent) « les voies de circulations sont séparées sans ambiguïté. [Il] fonctionne bien, on y a privilégié la sécurité plutôt que le spectacle. […] Il est lisible, fluide et chacun comprend où et comment y circuler. » En revanche les piétons le considèrent comme « non rassurant. » (Source et crédit image : page Facebook « Lyon Tunnel de la Croix Rousse Danger pour cyclistes et piétons »)

 

Les améliorations

Le GrandLyon a pris une série de mesures pour améliorer la sécurité dans l’ouvrage :

  • L’éclairage général (hors voie de bus) est en fonctionnement permanent gradé à ± 5% (pour une ambiance tamisée) depuis Mai 2014.
  • La signalisation horizontale de la piste cyclable a été renforcée : présence de trois bandes blanches continues pour séparer les flux.
  • Ajout de panneaux d’obligation B29 « allumez vos feux » aux entrées du tunnel côté piste cyclable.
  • Arrêté municipal limitant la vitesse des vélos à 25 km/h à l’intérieur du tube.
  • Installation de radars pédagogiques.

On notera toutefois la certaine hérésie concernant la limitation de vitesse des cyclistes. L’origine des accidents est ainsi reportée sur le comportement des cyclistes et non sur les défauts d’aménagement. Les usagers réguliers deux-roues du tunnel verront leur temps de parcours augmenter. D’ailleurs, depuis quand les vélos doivent-ils posséder un compteur de vitesse ? La fonction majeure du tunnel n’était-elle pas celle d’établir un lien fonctionnel et rapide entre les deux rives ? Quoi qu’il en soit, le fait que l’éclairage soit mis en fonctionnement permanent prouve qu’il a un rôle majeur dans la sécurité des usagers.

Comme on peut le soir sur cette vidéo, depuis Mai 2014 l’éclairage général fonctionne en même temps que les projections vidéo.

 

CONCLUSION

Comme toute première mondiale sans précédent, le tunnel de la Croix-Rousse apporte une série enseignements sur un type d’aménagement jusqu’aujourd’hui inexpérimenté. Cette réalisation exceptionnelle montre que la lumière – qu’elle soit fonctionnelle ou d’ambiance – joue un rôle capital et nécessaire dans la sécurisation des tunnels adaptés aux déplacements doux. La mise en ambiance ne doit toutefois pas ignorer les principes fondamentaux liés à la vision sinon l’installation initiale risquerait de se voir un brin dénaturé par l’ajout d’un éclairage général comme c’est le cas dans ce tunnel « modes doux. » Quoi qu’il en soit, hormis quelques défauts d’aménagements, le résultat est là, on peut même dire qu’il est globalement réussi. La lumière rend possible l’idée de faire transiter sans crainte ni assistance piétons et vélos dans un long tube souterrain.

 

Aller plus loin…
A lire également :

► Histoire d’un tunnel Lyonnais pas comme les autres


[1] D’après « Guide pour la conception des aménagements cyclables » – Direction de la Voirie <lien : http://www.grandlyon.com/fileadmin/user_upload/Pdf/activites/voirie/20130411_gl_voirie_guide_amenagementscyclables.pdf> 03/2013
 

5 commentaires

  1. Tout va pour le mieux en juillet 2016 : les projections lumineuses sont en panne à 75%, du coup il y a beaucoup moins de piétons qui visitent le tunnel.
    Par contre 75% des vélo n’ont toujours pas d’éclairage : une présence de policiers à l’une des sorties avec verbalisation rendrait tout de suite le tunnel beaucoup plus sûr.
    Enfin, question éclairage, moi quand je ne vois pas assez clair à vélo, je ne fonce pas à 25 km/h, je ralenti et je fais encore plus attention… ce que certains cyclistes dans le tunnel semblent ignorer.

  2. Merci d’avoir utilisé notre photo du tunnel sous Perrache, lui bien éclairé

    https://www.facebook.com/TunnelCroixRousseDanger/posts/1455708444694827

  3. Depuis notre accident mentionné sur notre page, rien n’a été modifié sur site malgré nos demandes à M. VESCO responsable au Grand Lyon. L’urgentiste qui m’a reçu à l’hôpital, revu depuis, me signale des chutes et fractures régulières en ce lieu. Dommage !

  4. Bonjour, j’ai traversé ce tunnel il y a 3 semaines en faisant un jogging. L’ambiance lumineuse est sympathique avec les projections d’images sur les parois, et la musique est agréable. Le balisage au sol est suffisant pour séparer visuellement la voie piétonne de la vois pour les cyclistes, par contre comme l’éclairage général est quand même plutôt faible (plus par endroits au moment des projections sur les parois) il faut tout de même que tout le monde reste vigilant et surtout il est indispensable que les vélos soient équipés d’un point lumineux (phares ou « balises » lumineuses sur le cycliste). L’autre aspect très agréable de ce tunnel, c’est que plusieurs mois après son ouverture il est très propre, par exemple je n’ai vu aucun Tag sur les murs. Cela change complètement de ce que l’on peut voir en région parisienne.

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